Claude perce en 30 minutes un mystère de la cryptographie vieux de 26 ans
Le 16 octobre, Anthropic a révélé l'origine des nombres fournis par la NSA pour fabriquer des courbes qui protègent une bonne partie du web. Pas de message secret ni de porte dérobée : une horloge de 1997 et un générateur aléatoire banal.
Depuis l'an 2000, une poignée de nombres intriguait les cryptographes. Fournis par la NSA sans explication, ils ont servi à fabriquer les courbes elliptiques standardisées par l'institut américain NIST, dont la célèbre P-256, aujourd'hui omniprésente dans la sécurisation des connexions web. Le 16 octobre, Anthropic a annoncé que l'un de ses modèles internes avait retrouvé leur origine en moins d'une demi-heure. Ces « graines » ne cachent ni phrase secrète ni piège : elles sortent d'un générateur de nombres pseudo-aléatoires très ordinaire de la bibliothèque C, lancé à partir de l'heure de l'ordinateur, entre mai 1997 et avril 1998.
La version admise jusqu'ici venait de Jerry Solinas, mathématicien de la NSA disparu en 2023. En 2015, il se souvenait d'avoir obtenu ces nombres en passant au hachage une phrase humoristique, sans pouvoir la retrouver. Ce flou nourrissait depuis des années le soupçon d'une porte dérobée, au point que le cryptographe Filippo Valsorda avait lancé une prime pour quiconque reconstituerait le procédé. Selon Anthropic, Claude a remarqué que plusieurs graines commençaient par des bits nuls, a deviné le type de générateur, puis a reconstitué son état interne avec une technique mathématique dite de réduction de réseaux. L'équipe a publié le code qui régénère les graines des cinq courbes P-192 à P-521. Valsorda l'a refait de son côté en Go et confirme le résultat, en estimant que la légende de la phrase drôle relevait d'un tour joué par la mémoire. La prime, portée à 36 864 dollars, sera versée à l'ISRG, l'association à l'origine de Let's Encrypt.
La découverte ne casse rien : ECDSA, l'algorithme de signature qui utilise ces courbes, reste sûr et aucune mise à jour n'est nécessaire, insiste Anthropic. Elle rend surtout l'hypothèse d'une courbe volontairement affaiblie bien moins crédible, car le procédé laissait très peu de marge pour choisir un résultat sur mesure. Quelques zones d'ombre subsistent. Le générateur produit environ deux fois plus de graines valides que celles retenues, sans que l'on sache pourquoi certaines ont été écartées, et la graine de la courbe binaire B-163 comme plusieurs « points de base » restent inexpliqués. Pour l'IA, l'épisode montre surtout un usage concret : reprendre une énigme technique restée sans réponse pendant des années et la résoudre avec des preuves que des experts peuvent vérifier eux-mêmes.